Bleu de cobalt

Regards sur la peinture, la couleur et la lumière — chroniques de Myriam, 2008–2010

Blanc de cobalt

4 mars 2009 · Bleu de cobalt

Aujourd’hui, en revenant d’une semaine ensoleillée et enneigée, je ne peux pas m’empêcher de vous montrer cette œuvre de Rémy Zaugg que j’ai découverte sur le blog de La Dilettante, et qui pose une question certes insolite, mais intéressante : “quand fondra la neige, où ira le blanc ?”

Zaugg - Quand fondra la neige où ira le blanc

Cette œuvre (2002-2003, Collection FRAC Lorraine, Courtesy Fondation Rémy et Michèle Zaugg, Bâle, crédit photo Rémi Villagi), peinte sur une plaque en aluminium, de dimension déjà importante (79,1 x 158 cm), est un monochrome blanc sur lequel se distingue à peine le texte qui est lui-même écrit en blanc. Blanc sur fond blanc !

Elle n’est pas sans rappeler le fameux “Carré blanc sur fond blanc” de Malevitch peint en 1918, qui, si l’on se remet dans le contexte de l’époque, était véritablement révolutionnaire et qui a posé les bases, avec d’autres tableaux, de l’art conceptuel.

Avec Rémy Zaugg, on entre dans un univers où se pose “la question existentielle de l’œuvre d’art non seulement pour l’œuvre elle-même, mais aussi pour le sujet percevant” (1). Déjà, au début du vingtième siècle, la même question s’est posée pour Malevitch et certains des peintres de l’avant-garde russe (nous en reparlerons dans la catégorie “Clin d’œil”), ou comme pour Duchamp qui a été le premier véritablement à mettre en scène des objets de la vie courante. Et elle continue de se poser pour des peintres dont l’essentiel des œuvres sont des monochromes comme Klein, Barnett Newman, Rothko ou Cy Trombly. Pour certains, ce ne sont pas véritablement des œuvres d’art, soit qu’ils considèrent qu’ils peuvent faire pareil, soit que celles-ci ne représentent pas quelque chose de beau, mais l’art contemporain a en partie révolutionné le rapport au beau. Pour d’autres, au contraire,”il suffit qu’il y ait un concept original à représenter, pour que n’importe quel objet … devienne ipso facto de l’art. La seule provocation suffit à donner à l’art un contenu” (2). Pour d’autres enfin, l’art donne à voir et implique le spectateur dans un rapport où l’œuvre existe parce que d’un côté il y a un artiste qu’il la créée, et de l’autre, un spectateur qui l’interprète avec sa sensibilité.

Et c’est bien le cas ici, “au delà de cette expérience du néant, l’œuvre de Rémy Zaugg, représente la dissolution du visible en s’articulant autour d’un subtil jeu de mots, en conflit avec leur sens, leur perception et leur forme. A peine lisible, à peine visible, cette question posée crée une forme de dialogue intime avec le lecteur/regardeur” (3)

Et vous qu’en pensez-vous ? Et quand fond la neige où va le blanc ?

(1) Jean-Christophe Amman

(2) Philosophie et spiritualité -L’œuvre d’art, 2002, Serge Carfantan

(3) Dossier de presse de l’exposition “Chhttt … Le merveilleux dans l’art contemporain” (2ème volet) CRAC Alsace


Commentaires

Tilleul04 mars 2009 à 19:58

Je me trouve dans la catégorie de ceux qui pensent qu’ils pourraient en faire autant… :-)
Le blanc est une couleur complexe… Où va le blanc quand la neige fond ? La neige est-elle vraiment blanche ? En rêvant un petit peu, je dirais que le blanc retourne dans les nuages qui ressortent si bien dans un ciel bleu…
Bonne soirée… sans neige!


myriam04 mars 2009 à 22:00

Bonsoir Tilleul, je me trouve plutôt dans la catégorie de ceux qui sont pris par l’émotion, et dès que celle-ci existe, l’œuvre d’art existe … ;-)
La neige qui se cache dans les nuages sur un fond bleu azur m’a aussitôt fait penser aux tableaux de Magritte, par exemple “Le beau monde”, 1962 http://www.ap.smu.ca/~smuaps/quotes/Magritte/Magritte,%20Ren%E9%20(Belgian,%201898-1967)%20-%20Le%20Beau%20Monde,%201962,%20oil%20on%20canvas,%20private%20collection%20(Small).jpg
Cela me fait penser à une petite anecdote, l’une de mes filles pensait que les usines avec leurs cheminées qui crachent de la fumée étaient des fabriques à nuages !
Bonne fin de soirée également !


Gilles05 mars 2009 à 07:46

Quand fond la neige, le blanc va sur les robes blanches des femmes, car c’est le printemps !


Laëtitia Delaide05 mars 2009 à 11:12

Gilles, comme c’est poétique !


jardinbaroque05 mars 2009 à 19:44

Bonsoir Myriam et Philippe,
Même si ce type d’œuvre ne provoque aucune émotion en moi, je suis loin de me dire que je pourrais en faire autant et loin également de vilipender cette réalisation en me drapant dans le concept si fragile de beauté. Je trouve, en revanche, l’interrogation posée d’une indéniable force poétique, un peu comme ces abîmes qu’ouvrent dans la pensée des adultes certaines remarques enfantines livrées presque par jeu, ceci pour rejoindre la fabrique à nuages de votre fille. Merci pour le lien vers le Magritte, un des peintres contemporains qui sait le mieux, à mon avis, conjuguer maîtrise technique et vertige des sens.
Amitiés à vous.


Gilles06 mars 2009 à 05:16

Tilleul,

Un jour, Picasso a dit : Si je ramasse un caillou sur la plage, il reste un caillou ; si c’est Miró qui le ramasse, il devient un Miró. Je n’arrive pas à retrouver la source de la citation dans mes notes, mais je suis certain que tu vois sa signification.


Laëtitia Delaide06 mars 2009 à 13:59

Bonjour Cher Jardin, c’est vrai que chez Rémy Zaugg, il y a indéniablement une force poétique au travers des textes lapidaires qui effleurent ses tableaux ; cette force poétique que je retrouve également chez Magritte.
Bien amicalement.


Laëtitia Delaide06 mars 2009 à 14:01

Merci Gilles pour ce commentaire. Je vais en faire part à Tilleul !


Tilleul06 mars 2009 à 18:01

Merci Myriam pour le lien de Magritte… là, je ressens l’émotion dont tu parles… waouw! c’est magnifique!
Merci Gilles pour ton commentaire!… eh oui, je vois la signification…


Laëtitia Delaide06 mars 2009 à 18:53

Je t’en prie Tilleul !


grillon08 mars 2009 à 17:09

La question est jolie, du même ordre que celle qu’on se pose ” où s’en vont les jours qui passent ? “
A part ça, si on doit dire sa pensée, je dirais que l’art conceptuel fait bloguer, c’est au moins ça !


Laëtitia Delaide09 mars 2009 à 10:58

C’est toujours cela !
Bon début de semaine Grillon !


joye10 mars 2009 à 09:01

J’ai vu Twombly au MOMA (Leda and the Swan). Il a peint sa scène de viol avec, parmi d’autres matières, du rouge à lèvres et de la m.... (je vous le jure).

Je ne sais pas. Il me semble que de telles personnes ont été au bon endroit au bon moment. Il n’y a rien d’autre qui les distingue dans leurs œuvres, autant que je puisse savoir.

;-)


myriam10 mars 2009 à 09:33

Avec l’art conceptuel et l’art contemporain, cela commence à faire un certain nombre de personnes ! ;-)
N’est-ce pas plutôt parce que notre œil et notre esprit ni sont pas encore prêts ? j’allais dire éduqués ?


Pierre (de Champ)11 mars 2009 à 23:27

Bleu de cobalt s’enrichit de façon étourdissante. Vous savez nous surprendre sans cesse et je ne sais plus où donner de la tête, de la lecture et du commentaire!
Lorsqu’on évoque les peintres du Blanc comment ne pas parler aussi de Robert Ryman?
Contemporain présent dans de nombreux musées d’art moderne. Pleinement peintre. Est-ce qu’on peut dire de lui que c’est un conceptuel? Je ne sais pas, et vous avoue m’y perdre un peu…


joye12 mars 2009 à 11:24

Ou le contraire. ;-)

Tu connais l’histoire des nouveaux habits de l’Empereur, n’est-ce pas ?


myriam12 mars 2009 à 13:53

Merci Pierre pour votre enthousiasme !
Grâce à votre commentaire, je m’enrichis également et je fais de nouvelles découvertes, Robert Ryman est vraiment un peintre des variations autour du blanc http://files.list.co.uk/images/2006/festival/artrobert-rymanpoints.jpg
Puisque l’on parle du blanc, je suis également très impressionnée par le travail de Simon Schubert sur du papier blanc où il imprime des marques http://www.westcollection.org/Simon_Schubert.html
Pour d’aucun, le blanc c’est le néant absolu, la fascination pour le vide, le vertige de la page vide ou du trou de mémoire, mais finalement si le blanc n’était pas vide ?


myriam12 mars 2009 à 14:04

Coucou ! ;-)
Et oui, je connais l’histoire ! Connais-tu l’histoire de la Princesse au petit pois ?


joye13 mars 2009 à 22:09

Oui. C’était sans doute un artiste qui croyait qu’il avait le droit de déranger son sommeil à elle en lui imposant le petit pois. ;o))

Bises.

;-)


Pierre (de Champ)13 mars 2009 à 22:24

Merci pour ce lien vers S. Schubert, que je ne connaissais pas.
Les photos sont excellentes car on sent bien la feuille de papier.
C’est de la gravure.


myriam13 mars 2009 à 22:35

Tout à fait Joye !
Bises ;-)


myriam13 mars 2009 à 22:36

Merci Pierre, vous m’en voyez ravie !