Bleu de cobalt

Regards sur la peinture, la couleur et la lumière — chroniques de Myriam, 2008–2010

Bellini : le chemin vers le surréalisme

11 février 2009 · Bleu de cobalt

Bellini - Agonie dans Le jardin des oliviers, vers 1465 A l’occasion de mes recherches picturales pour illustrer les notes sur Mantegna, j’ai découvert ce tableau de Giovanni Bellini, “Le Christ au jardin des Oliviers” (The National Gallery, Londres), peint vers 1465, et je l’ai trouvé saisissant de modernité, à un tel point que j’ai cru voir un tableau de Dali.

Il est vraisemblable que Bellini (si vous souhaitez en apprendre un peu plus sur ce peintre, je vous recommande cette note sur le blog “La Dilettante”) avait à l’esprit le tableau de Mantegna “La prière au jardin des oliviers” , peint vers 1453-1454. S’il reprend, peu ou prou, la même composition avec le Christ, en position surélevée, en prière, alors que les trois apôtres dorment d’un sommeil profond, il en diffère radicalement en nous plongeant non plus dans les rochers telluriques, mais dans la terre ocre, dans une nature largement remaniée par la main de l’homme, qui s’ouvre sur un horizon élargi, avec les couleurs de l’aurore qui éclairent, à l’arrière plan du tableau, le village situé en hauteur.

Dali - Persistance de la mémoire En regardant ce tableau de Bellini, je ne peux m’empêcher de remplacer les apôtres et le Christ par ces montres molles et le tour est joué ! Je me trouve devant ce tableau surréaliste très célèbre de Dali, “Persistance de la mémoire” , peint en 1931, soit près de cinq cents ans plus tard. Et je vous offre ma libre divagation : même composition générale avec deux tiers occupés par la terre et un tiers par le ciel, mêmes tonalités ocre et bleu en majorité, même hyper-précision dans le rendu de ces deux tableaux (jusqu’au détail des barrières en bois pour Bellini, des fourmis sur la montre en or pour Dali - un clin d’œil aux deux ruches de l’autre tableau de Mantegna ? -), même traitement de la nature avec la présence de la terre et d’un petit promontoire, même élargissement de l’horizon avec la clarté de l’aurore qui éclaire le haut du tableau et les falaises excavées, même présence d’un arbre mort …

Pour l’un, le temps était désormais compté avant de connaître l’éternité, Judas et les soldats venant arrêter Jésus au petit matin, pour l’autre on sent à la fois la déliquescence, la pourriture de la chair avec les fourmis qui attaquent le métal, la mort, mais en même temps, on est plongé dans un espace-temps qui se dissipe dans le lointain, intemporel, éternel, …


Commentaires

la dilettante11 février 2009 à 13:20

Dali, avait certainement étudié les maîtres, lui qui se disait “Maître” et s’il a repris cette composition, c’est qu’elle existait dans sa mémoire enfouie. Les artistes ne copiaient-ils pas dans les grands musées afin de découvrir les secrets des anciens.

Merci pour votre analyse si pertinente, et pour avoir cité mon blog.


Laëtitia Delaide11 février 2009 à 16:16

Oui, c’est certainement cela, c’est comme dans la musique où, de temps en temps, nous reconnaissons les quelques mesures d’une autre oeuvre.
Elisabeth, c’est tout naturel que nous citions votre blog qui nous enchante par sa diversité culturelle et par la sagacité de ses analyses !


joye11 février 2009 à 23:21

Dis-moi, Dali, a-t-il peint des gens ?


Laëtitia Delaide12 février 2009 à 12:32

Hello Joye, je suppose que ta question est d’ordre général , oui Dali a peint des personnes, sa femme Gala notamment, voir dans l’album “Fenêtre avec vue” et http://posuto.blog.lemonde.fr/files/2007/03/06-dali-femme-1960.1173349693.jpg par exemple
:-)


Laëtitia Delaide12 février 2009 à 22:36

En complément un lien intéressant vers un site dédié à Dali où l’on peut voir 220 tableaux dont des personnes et des visages http://www.universdali.com/oeuvres/tab_intro.html
Nous attendons la neige !


Tilleul13 février 2009 à 19:26

J’aime beaucoup cette comparaison entre les deux tableaux. A l’avant, il fait plus sombre, c’est la mort (les apôtres endormis ou les montres molles) et à l’horizon, la lumière qui se lève… La similitude est frappante!
Dali avait beaucoup de talent… N’est-ce pas lui que l’on disait fou?


Laëtitia Delaide13 février 2009 à 22:39

Dali est un génie créatif, un excentrique baroque, je crois qu’il n’était fou que du chocolat Lanvin ! http://www.youtube.com/watch?v=rK4Bh_arF-E


jardinbaroque03 mars 2009 à 16:17

Et si, finalement, Dali avait intitulé son tableau “Persistance de la mémoire” justement pour pointer ce qu’il devait au tableau de Bellini ? Je trouve que votre “libre divagation” est, en tout cas, troublante dans sa pertinence.
Bien amicalement.


Laëtitia Delaide03 mars 2009 à 19:26

Tout à fait, Cher Jardin et votre remarque à propos du titre du tableau de Dali agit comme une révélation en m’ouvrant un nouvel horizon. Merci !