Bleu de cobalt

Regards sur la peinture, la couleur et la lumière — chroniques de Myriam, 2008–2010

Le blanc n'existe pas : Toits sous la neige !

10 janvier 2009 · Bleu de cobalt

Je ne sais pas pour vous, mais je crois que j’ai gardé ma capacité d’émerveillement d’enfant lorsque je vois la neige tomber et surtout tenir sur les toits malgré la chaleur relative de la grande agglomération parisienne, avec ces quelques degrés d’écart qui la sépare de sa banlieue. Ce début de semaine, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à cette toile de Caillebotte, peinte en 1878 “Vue de toits (effet de neige)” , dit “Toits sous la neige, Paris” , exposée au Musée d’Orsay.

Caillebotte - Vue de toits - effet de neige 1878 Pour l’époque, cette vue est relativement inhabituelle, même si les peintres impressionnistes ont pris l’habitude de peindre la réalité quotidienne et les rues de Paris, une capitale en pleine mutation sous la férule du baron Haussmann. Ce sont les grands boulevards, les immeubles haussmanniens, l’intensité de la nouvelle vie urbaine avec le mouvement de la foule, les passants, les calèches qui sont d’habitude présentés comme dans cette toile de Claude Monet “Boulevard des capucines”, 1873, de Renoir “Les grands boulevards”, 1875, ou encore de Pissarro “Les Boulevards extérieurs, Effet de neige”, vers 1897.

Depuis le balcon de son ami et du peintre Édouard Dessommes, rue du Rocher, Caillebotte, tel un photographe, nous met dans la grisaille d’une journée de neige parisienne, avec une vue plongeante, comme il les affectionne, sur les toits avec leurs cheminées en brique rouge, leurs gouttières, leurs pignons et leurs chiens assis. Par rapport à d’autres de ses toiles de la même période, on sent que le trait est moins précis, la touche est indéniablement plus impressionniste. La neige est représentée avec des aplats de blanc et ressort sur le fond dominant gris-bleu, qui est lui-même rehaussé par les quelques touches de rouge des tuyaux de cheminées et de quelques haut de façades d’immeubles au loin.

Mais, peut être plus encore que le cadrage original, il nous plonge dans le silence et le calme d’une ville enfouie sous la neige et, sans parler d’inquiétude - “faut-il souligner que le silence en ville est inquiétant” - on sent poindre une certaine tristesse, “un confinement où règne une action monotone”.

“Cette incursion dans les espaces cachés de la ville, la vision de ses toits, n’était pas sans présenter une certaine charge émotive … dans la mesure où de tels lieux témoignent toujours, au sein même de l’aire de civilisation, d’un certain désordre qui semble ramener la cité à la nature” (les textes cités sont de Rodolphe Rapetti, catalogue de l’exposition Caillebotte).


Commentaires

Tilleul10 janvier 2009 à 18:46

C’est vrai que la neige donne une impression de silence… et en plus sur des toits où il n’y a pas de vie, pas âme qui vive… Je trouve que cette toile donne une impression de quiétude, de sérénité…


joye11 janvier 2009 à 12:15

Très intéressant, merci pour cet article “very timely” vu la mété hexagonale ces jours-ci !


joye11 janvier 2009 à 12:16

youps…”météO”

(des fois, je me dis que je devrais me relire !)


Laëtitia Delaide11 janvier 2009 à 12:22

Oui, Tilleul, on sent cette impression ouatée et l’assourdissement des bruits sous la neige …
O O Oh ! Et bien ce matin, la neige résiste encore sur certains toits et dans les jardins ! -:) !


Tilleul11 janvier 2009 à 12:24

Je suis venue revoir… “rue de Paris par temps de pluie”… Je suis muette… Comment a-t-il fait pour montrer les pavés et le trottoir mouillé de pluie? On jurerait une photo!


Laëtitia Delaide11 janvier 2009 à 17:16

Oui, Tilleul, cette toile “Rue de Paris ; temps de pluie” est très réaliste. Avant de la peindre, Caillebotte a exécuté toute une série de dessins préparatoires et d’esquisses à l’huile dont notamment une étude partielle côté des pavages et une étude de pavage.
Sur l’un des premiers dessins au crayon qui va conduire à cette œuvre “Perspective de rue”, 30 x 46 cm, il est vraisemblable que Caillebotte s’est appuyé sur une photographie, “car les dimensions correspondent à peu près à un format couramment utilisé alors pour les plaques photographiques” (Galassi, 1988, p. 34). A l’époque, le recours à la photographie était de pratique courante dans les ateliers de peintres réalistes.
Nous reparlerons de cette toile à l’occasion d’un prochain billet “Trait pour trait”.


jardinbaroque11 janvier 2009 à 17:18

Bonjour Myriam, bonjour Philippe,
Grâce à vous, je découvre de plus en plus l’univers de Caillebotte, et plus je connais ce peintre, plus je l’apprécie. J’aime beaucoup, outre l’anecdote météorologique, ce qui se dégage de cette “Vue de toits”, qui réussit à transcrire cette qualité particulière de l’air qui n’appartient qu’à l’hiver, ce silence à la fois ouaté et coupant. Et puis, à titre tout à fait personnel, je trouve que le flou de la touche tend à matérialiser le début d’un processus de dissolution des formes que je trouve très prenant.
Un grand merci, encore une fois, et bien cordialement.


Laëtitia Delaide11 janvier 2009 à 17:26

Bonjour cher Jardin, c’est vrai que la touche amène déjà à une certaine abstraction et, de ce point de vue, cette toile annonce celle de Nicolas de Staël “Les toits”, peinte en 1952 http://i11.servimg.com/u/f11/11/02/16/90/816.jpg
Bien à vous.


grillon11 janvier 2009 à 21:54

Pas un seul flocon chez moi jusqu’à présent, je suis jalouse des autres régions !
Pour compenser ce manque, j’observais aujourd’hui des paysages de neige dans les sites web des musées, et j’en ai vu certains très bleus. Hasard, j’arrive sur votre article ce soir, et la neige est bleue !
Bonne semaine !


Laëtitia Delaide11 janvier 2009 à 22:27

Merci Grillon pour votre commentaire ! Au moins vous n’avez pas bleui par le froid ! Bonne semaine à vous également.


laura12 janvier 2009 à 15:53

La météo par les grands peintres; ça change agréablement des photos et des actus…
Bonne journée


Laëtitia Delaide12 janvier 2009 à 19:03

Merci laura, oui, cela amène une petite bouffée d’oxygène ! Bonne après-midi (soirée) à vous !


brigetoun13 janvier 2009 à 13:43

me délecte chez vous - et ouvre parfois en moi des débats trop confus pour être exprimés mais qui réveillent mon intellect engourdi


myriam13 janvier 2009 à 19:31

Merci brigetoun pour ton passage et connais également ce sentiment lorsque je me ballade sur certains blogs …


mariev18 janvier 2009 à 20:49

j’arrive un peu tard pour être en prise avec l’actualité d’alors, mais qu’importe, j’aime beaucoup cette toile et l’article, et j’ai envie de dire que si le trait semble moins précis, c’est peut-être pour mieux évoquer comment la neige a ce pouvoir d’effacer les contours, de voiler les formes…
j’aime bien réfléchir devant une toile
je n’ai pas encore cliqué sur les liens
;)


mariev18 janvier 2009 à 20:54

l’autre toile de Gustave Caillebotte est impressionnante de netteté, et j’adore le Pissaro
je me régale ici, je reviendrai me régaler, à petites lampées
;)


Laëtitia Delaide18 janvier 2009 à 21:52

Oui, mariev, c’est vrai que je n’y avais pas pensé sous cet angle là, par la touche impressionniste de pouvoir d’effacer les contours et de voiler les formes … à l’époque, je crois que des critiques lui reprochait d’être trop proche de l’art photographique d’où une certaine évolution vers des toiles plus impressionnistes …

Sinon, ne te prive pas, continue à venir te régaler !! (j’espère continuer à être à la hauteur …) :-) !