La ligne foncée : Georges Rouault
Au risque de vous surprendre, en restant toujours sur la ligne et sur le Japon, je voudrais simplement vous présenter quelques œuvres d’un peintre du vingtième siècle français, Georges Rouault, assez peu connu du grand public dont un amateur japonais a réunit près de 400 œuvres, la collection Idemitsu. Soixante-dix des toiles qui la composent étaient présentes pour la première fois en France, depuis la seconde guerre mondiale, à la Pinacothèque de Paris (du 17 septembre 2008 au 18 janvier 2009).
Ce qui frappe le plus chez Rouault, c’est l’accentuation volontaire des formes, la densité des couleurs utilisées pour ses premières œuvres (couleurs qu’il diluera par la suite avec de l’essence), et ces traits noirs, épais, qui sertissent tel un vitrail le dessin (lorsqu’il était jeune, il était apprenti chez un peintre de vitraux), avec toujours ces cernes noirs autour des yeux.
Proche du fauvisme de Van Dongen ou de l’expressionnisme d’Emil Nolde, on retrouve dans sa peinture des traits à la Daumier ou très proches des peintures noires de Goya. Mais, par rapport à ces peintres, il y réside une dimension supplémentaire, comme un supplément d’âme, comme une sorte de rédemption accordée à ces petites gens qu’il s’emploie à peindre, tous ceux que la société rejette (prostituées, saltimbanques, …). Ci-contre, “La femme au tambourin” , huile sur papier entoilé, 1931-1939, © ADAGP Paris 2008.
Peintre engagé dans le christianisme, on pouvait également admirer à cette exposition des passions du Christ, peintes dans les années 1930, sur des petites toiles carrées, telle des icônes, et qui ont été d’ailleurs les premières œuvres collectionnées par cet industriel japonais Idemitsu, de religion shinto et amateur d’art
“Bien loin du réalisme, Rouault est un visionnaire. Ces êtres dont il peignait la déchirante nudité, il rêvait de leur ressembler, de se mêles à eux : “Enfants de la balle sur toutes les routes … vous qui cheminez doucement en hiver vers le soleil, la plaine verte au printemps ou vers la mer océane, je vous ai toujours enviés, attaché à la glèbe picturale comme le paysan à son champ …”. (1)
Traits noirs qui évoquent des similitudes avec l’art de la calligraphie, sérénité des œuvres de maturité qui invitent à un voyage intérieur, voilà deux points d’ancrage qui expliquent certainement l’attrait de Rouault au Japon.
(1) Propos de Rouault rapportés par Georges Charensol, Les grands maîtres de la peinture moderne, Editions Rencontre Lausanne, Paris 1967
Commentaires
Gilles — 29 mars 2009 à 06:11
“Traits noirs qui évoquent des similitudes avec l’art de la calligraphie” […]
J’ai pensé aussi aux lignes noires qui circonscrivent les plans colorés des vitraux, quoiqu’il soit possible de ranger plusieurs vitraux dans la technique “ligne claire”, en regardant bien. Rien n’est simple…
alix — 29 mars 2009 à 14:13
Merci pour ces lignes claires/ lignes foncées!
Moi aussi la ligne foncée de l’art religieux de Rouault m’évoque les plombs des vitraux médiévaux, impression intensifiée par la forte présence des rouges et des bleus profonds. J’avais pour ma part beaucoup aimé l’année dernière la petite rétrospective qui lui était consacrée au MNAM. (article de mon blog en juin 2008).
joye — 29 mars 2009 à 15:01
Fort intéressant.
Je connais ce peintre, surtout parce qu’on s’est servi d’au moins un de ses tableaux pour illustrer un roman français. Malheureusement, je ne saurais pas te dire lequel sans aller fouiller dans le grand bazar en haut.
Je me contente donc juste d’en parler en passant.
Merci encore pour vos textes, ils sont très intéressants et instructifs. J’apprécie.
Tilleul — 29 mars 2009 à 15:51
Quand j’étais encore étudiante, j’avais un cours de dessin… et la prof disait toujours d’éviter les contours noirs, parce que ça durcit… Pourtant, je trouve que chez Rouault, il y a une certaine douceur qui émane de sa peinture…
Laëtitia Delaide — 29 mars 2009 à 16:38
A tel point Gilles que nous ne savons plus très bien sur quelle ligne danser !
Laëtitia Delaide — 29 mars 2009 à 18:07
A cette exposition, une troisième couleur plus douce prédominait, une sorte de vert d’eau ; cela résultait peut être du choix personnel de Marc Restillini “j’ai choisi ce qui me plaisait”, directeur de la Pinacothèque et commissaire de l’exposition.
Petit clin d’œil http://loeil-a-loeuvre.blogspot.com/2008_06_01_archive.html
;-)
myriam — 29 mars 2009 à 18:19
Comment ça Joye, il y a du bachi-bozouk chez toi ! Je n’y crois pas un seul instant !
Merci pour tes compliments !
myriam — 29 mars 2009 à 18:31
Oui Tilleul, la peinture de Rouault est à la fois d’un cri poignant, et, pour ses œuvres de maturité, d’une miséricorde infinie …
brigetoun — 30 mars 2009 à 07:59
décoiffant de lire que Rouault est assez peu connu, me sens vieille là encore, parce qu’en ma jeunesse il faisait figure presque de peintre officiel, surtout chez les catholiques auxquels il donnait un délicieux petit frisson d’audace
myriam — 30 mars 2009 à 21:54
Mon professeur de dessin ne voyait que par Fernand Léger et par la peinture du début du vingtième siècle … je connaissais Rouault essentiellement pour ces œuvres religieuses (qui illustraient la catéchèse).
mariev — 31 mars 2009 à 21:13
plus que l’art de la calligraphie, je rejoins le parallèle que vous faites avec l’art du vitrail … comme si ces traits noirs et épais empêchaient ce qui est peint de se déliter
je ne connaissais pas, et j’ai malheureusement peu de temps pour cliquer sur vos lien ce soir
;)
myriam — 31 mars 2009 à 22:04
Il faudra revenir, surtout demain ! ;-)
C’est vrai que l’on a l’impression que ces traits noirs tiennent le dessin et la matière …
Lucie — 31 mars 2009 à 22:53
J’aime bien Rouault et ce que vous en dites. Je viens de découvrir votre blog que je trouve vraiment intéressant, je reviendrai!
Laëtitia Delaide — 01 avril 2009 à 15:03
Bienvenue sur notre blog Lucie et merci pour vos compliments !
A bientôt !