Bleu de cobalt

Regards sur la peinture, la couleur et la lumière — chroniques de Myriam, 2008–2010

De l'or, de l'encens et de la myrrhe ...

4 janvier 2009 · Bleu de cobalt

Aujourd’hui, pour illustrer l’Epiphanie, ce tableau de Mantegna “L’adoration des mages” , peint vers 1495-1500, s’est imposé comme une évidence. C’est l’un des derniers tableaux que l’on peut voir dans la rétrospective qui est consacrée à ce peintre au Louvre jusqu’au 5 janvier.

Mantegna - L'adoration des magesL’Évangile de Matthieu (2, 1-12) raconte comment des mages d’Orient sont avertis par une étoile de la naissance d’un roi en Judée. Le roi Hérode leur fait promettre de revenir quand ils auront trouvé l’Enfant, afin qu’il puisse l’adorer. Guidés par une étoile, ils découvrent ce dernier dans une maison de Bethléem, l’adorent et lui présentent leurs dons : l’or, l’encens et la myrrhe. Avertis par un songe de ne pas retourner auprès d’Hérode, ils regagnent directement leur pays.

Traditionnellement, à l’époque où Mantegna peint ce tableau, c’est-à-dire dans la deuxième moitié du 15ème siècle et au début du 16ème siècle, la vierge Marie est représentée assise et elle tient sur ses genoux l’enfant Jésus. Les trois rois mages (Melchior, Balthazar et Gaspard), pour marquer leur respect devant l’Enfant, se tiennent prosternés, et, généralement, le premier mage est agenouillé aux pieds de la vierge. Vêtus de manteaux le plus souvent somptueux, ils offrent leur présents dans des récipients en métaux précieux (calices ou ciboires) et, sur certaines de ces représentations, l’un des mages à la peau sombre (il s’agit de Gaspard). Si la scène est assez souvent associée à celle de la nativité avec notamment, en arrière plan, la représentation d’une étable ou d’une caverne, avec la présence d’un bœuf et d’un âne, elle sort progressivement de ce contexte pour des plans plus pittoresques (par exemple, “L’adoration des mages sous la neige” de Pieter Brueghel, en 1567).

Ici, l’originalité de cette toile tient dans son cadrage très serré. Sur un fond noir, et dans une composition particulièrement harmonieuse, les figures des différents personnages se détachent ; ce qui est très impressionnant c’est qu’ils vont presque jusqu’à recouvrir et envahir l’ensemble de la toile. Regardez également la beauté des couleurs chaudes utilisées (le jaune et le rouge), la douceur du visage de Marie, la représentation de l’Enfant qui pour une fois ressemble à un nouveau né, la relative simplicité des objets tenus entre les mains des mages qui, d’après certains historiens d’art, feraient partie de la collection d’Isabelle d’Este et le jeux subtil des regards. Ce cadrage resserré est d’ailleurs ce qui caractérise un certain nombre de tableaux de Mantegna à la fin de sa vie, comme “Ecce Homo”, vers 1500-1502, “La Sainte Famille avec Sainte Elisabeth”(que nous évoquerons dans la prochaine note) ou “La Sainte Famille avec la famille de saint Jean Baptiste”, vers 1504-1506.

Indéniablement, on sent une œuvre de pleine maturité, bien loin d’une autre “Adoration des mages” , peinte dans sa jeunesse en 1461, et qui fait partie du triptyque des Offices.

Si vous souhaitez pouvoir profiter de cette exposition, pour ceux et celles qui sont en région parisienne, il faut vous dépêcher, puisqu’elle a lieu jusqu’au lundi 5 janvier avec une nocturne jusqu’à 20 heures !


Commentaires

joye04 janvier 2009 à 11:40

Très intéressant, merci beaucoup !

Brueghel m’a été présenté par le poète, W.H. Auden.

[ma traduction]

Pour la souffrance, ils ne se trompaient jamais
Les Vieux Maîtres : ils comprenaient tellement bien
Sa position humaine ; comment elle arrive
Pendant que quelqu’un d’autre mange ou ouvre une fenêtre ou se promène
tout bêtement ;
Comment, pendant que les vieux attendent avec révérence et passion
La naissance miraculeuse, il faut qu’il y eût toujours
Des enfants qui s’en fichaient, patinant
Sur un étang au bord des bois :
Ils n’ont jamais oublié
Que même un martyre affreux doit suivre son cours comme il peut
Dans un coin, quelque endroit bordélique
Où les chiens vivent leur vie de chienne et le cheval du bourreau
Gratte son derrière innocent sur un arbre.
Dans “Icare” de Brueghel, par exemple : comment tout se détourne
Aisément du désastre ; le laboureur aurait pu
Entendre le ploc, le cri d’abandonné,
Mais pour lui, ce n’était pas un échec important ; le ciel brillait
Comme il devait aux jambes blanches qui sombraient dans l’eau verte
Et le bateau coûteux et délicat qui a dû voir
Quelque chose d’étonnant, un garçon qui tombait du ciel,
Devait aller ailleurs et poursuivait calmement sa route.

http://gallery.euroweb.hu/art/b/bruegel/pieter_e/painting/icarus.jpg


Laëtitia Delaide04 janvier 2009 à 21:50

Merci beaucoup Joye pour ton commentaire, ta traduction est superbe comme d’habitude … et ce texte traduit tellement bien l’atmosphère de ces deux tableaux de Brueghel …


Tilleul07 janvier 2009 à 08:11

Commentaires modérés… d’accord! Mais j’ai déposé le mien lundi matin et il n’apparait toujours pas… Pour rappel, je disais que Mantegna est champion pour peindre les visages, et surtout les regards dans lesquels on peut lire, les sentiments… Et que Joye est chouette d’avoir traduit ce texte. Breughel et ses tableaux avec les gens qui vivent tout autour du sujet, sans s’en préoccuper, c’est typique…


Laëtitia Delaide07 janvier 2009 à 08:21

J’en suis désolée Tilleul, mais avec le froid, ton commentaire est resté en route entre la Belgique et la France … Je viens juste d’ouvrir mon ordinateur et celui que je viens de recevoir je le mets en ligne sans modération !…
Les visages, oui je suis assez bouleversée par la douceur des visages de la vierge que Mantegna a pu peindre …
Et notre Joye est toujours aussi iowanienne !


jardinbaroque11 janvier 2009 à 17:31

Je pense que si Mantegna a choisi un cadrage aussi serré et un fond noir neutre, c’est parce qu’il a conçu cette Adoration comme un véritable portrait de groupe sacré, en droite ligne, d’un côté, du Triptyque Braque (c.1452-53) de Rogier van der Weyden, présenté d’ailleurs lors de l’exposition du Louvre, et, de l’autre, des apports d’Antonello da Messina (c’est, lui aussi, un peintre majeur) à l’art du portrait en Italie.
En dehors de la Vierge et de l’Enfant, somme toute assez stéréotypés, les autres personnages présentent, à mon avis, des traits suffisamment individualisés pour être considérés comme d’authentiques portraits.


Laëtitia Delaide11 janvier 2009 à 22:20

Oui, c’est vrai que le Triptyque de la famille Braque présente également un cadrage assez serré sur les visages mais sur un fond de paysage coïncidant sur tout le retable http://images.google.fr/imgres?imgurl=http://www.almaleh.com/ecriture/inscriptions/weyden2.jpg&imgrefurl=http://www.almaleh.com/ecriture/inscriptions/weyden.html&usg=__QJzX752dlZziolsv7HpVZGTwT6w=&h=431&w=800&sz=50&hl=fr&start=26&sig2=OG_og1NzSfe9R6-ilzpyJA&um=1&tbnid=1IXHL1zS5EWqPM:&tbnh=77&tbnw=143&ei=1F9qSczqA46g_gavhNGyBw&prev=/images%3Fq%3DLe%2BTriptyque%2Bde%2Bla%2Bfamille%2BBraque%2Bde%2BRogier%2BVan%2Bder%2BWeyden%2Bse%2Btrouve%2Bau%2BLouvre.%26start%3D18%26ndsp%3D18%26um%3D1%26hl%3Dfr%26client%3Dfirefox-a%26rls%3Dorg.mozilla:fr:official%26sa%3DN
Ces portraits ont effectivement du caractère et, personnellement, je suis très touchée par la douceur qui émane du visage de la Vierge.