Bleu de cobalt

Regards sur la peinture, la couleur et la lumière — chroniques de Myriam, 2008–2010

Le Christ en perspectives

6 décembre 2008 · Bleu de cobalt

Mantegna le Christ mort 2Deux perspectives saisissantes et inversées représentent, à plus de quatreDali Christ 1 cents ans d’écart, deux visions a priori profondément différentes du Christ mais qui ont en point commun leur réelle singularité.

Celle, bouleversante, d’Andrea Mantegna (Le Christ mort, peint dans les années 1480), tableau a tempera, représentant le Christ mort allongé selon un angle de vue particulièrement audacieux pour l’époque, et l’autre, presque cosmique, de Salvador Dali (le Christ de Saint-Jean de la Croix, 1951).

Dans un cas, Mantegna nous révèle un Christ dont la chair livide se confond avec la couleur grisâtre du drapé. Le rendu typiquement sculptural du peintre (les plis du drap semblent, à l’instar de certains peintres flamands, comme sculptés dans la pierre) y est sublimé. En même temps, Mantegna fait preuve d’un hyperréalisme dans le rendu des plaies du Christ qui, quelque part, nous dérange car il nous ramène à la réalité de ses souffrances atroces. Cette vue en contreplongée, très serrée, nous rapproche du fils de Dieu.

Dans le cas de Dali, la perspective est toute autre. Cette perspective irréelle, nous suggère presque la vue que pourrait avoir Dieu le père de son fils sur la croix. Cette fois, dans la logique du surréalisme, l’espace est déstructuré. Entrer profondément dans cette toile fait perdre tout repère. Il ressort alors de cette composition une force exceptionnelle, rappelant l’angoissant vide cosmique d’un univers infini.

A noter en ce moment, la très belle exposition Mantegna au Musée du Louvre jusqu’au 5 janvier 2009.


Commentaires

joye06 décembre 2008 à 19:54

D’un coup, je pense à la Capella Sansevero et son Christ voilé par Giuseppe Sammartino, avec les autres statues époustouflantes, la Pudeur et il Disinganno que j’ai pu voir il y a un an. Merci pour les souvenirs, et, comme toujours, votre article intéressant et évocateur !


jardinbaroque06 décembre 2008 à 21:50

Bonsoir Myriam, bonsoir Philippe,
Vous avez raison, ces deux visions du Christ sont absolument passionnantes dans leur façon d’envisager l’espace, l’une contractée (le corps vu dans un raccourci saisissant chez Mantegna), l’autre dilatée, cosmique. D’un côté l’intime, de l’autre l’universel, d’un côté le corps mort, de l’autre le corps souffrant, avec sans doute l’expression d’une façon radicalement différente d’envisager le rapport du peintre (puisqu’il semble établi que le Christ mort de Mantegna n’est pas une commande) au sacré, culturellement certes, mais intimement aussi.
Je ne suis pas totalement d’accord avec vous quant à l’hyperréalisme dans le rendu des plaies chez Mantegna : elles sont certes creusées et éloquentes, mais ne saignent pas, en accord, sur ce point, avec le caractère sculptural d’une scène globalement marmoréenne. En revanche, avez-vous noté à quel point la composition met en valeur le sexe du Christ ? Je m’interroge depuis un petit moment sur ce que l’artiste a bien pu vouloir signifier par là.
Bien cordialement à tous les deux.


Tilleul06 décembre 2008 à 22:18

Le réalisme de Mantegna m’impressionne… on dirait une photo! Jusqu’aux plaies qu’on dirait réelles…! A voir cette peinture, il n’y a aucun doute, il était bien mort (et les visages en pleurs sur la gauche sont aussi très réalistes). Le tableau de Dali, en revanche, est, pour moi, rempli d’espérance… on dirait que déjà le corps se détache de la croix…


Laëtitia Delaide07 décembre 2008 à 22:41

-> Joye : je ne connaissais pas le Christ de Giuseppe Sammartino (http://www.interviu.it/turismo/decumani/severo03.jpg
) et grâce à vous ai découvert cette sculpture saisissante et que je trouve impressionnante et très angoissante.
- > Jardin Baroque : Mantegna s’avère presque protestant dans cette capacité à ramener le Christ à sa dimension humaine, comme un contrepied aux sublimations des peintres italiens incarnant l’église catholique romaine.
- > Tilleul : c’est vrai que le Christ de Dali, en état d’apesanteur, semble déjà se détacher des contraintes et des souffrances atroces infligées par la croix.


joye08 décembre 2008 à 13:38

Tout comme le grand Christ de Rio, son (du Christ) visage changeait ! Vraiment ! (incroyable ce qu’on peut faire avec la pierre, n’est-ce pas ?)


Laëtitia Delaide08 décembre 2008 à 15:48

Oui, c’est incroyable ce que l’on peut faire avec de la pierre, le rendu des drapés ou des visages, je me souviens d’une fois lors d’une exposition d’avoir vu une sculpture de Carrier-Belleuse, c’était un buste, une tête d’une femme derrière un léger voile, c’était incroyable …


joye09 décembre 2008 à 03:50

Maintenant que j’y pense, je pense que le portrait du Christ qui m’a le plus émue, c’est celui par Rubens que j’ai vu dans la cathédrale d’Anvers. Son Christ est un vrai homme, qui a vraiment souffert, son estomac un peu potelé, sa peau verdâtre, ses muscles d’homme. Il n’y a vraiment aucun air de sainteté. C’est très impressionnant.

http://image62.webshots.com/162/2/5/91/2553205910085089704EjOUaz_fs.jpg


Laëtitia Delaide09 décembre 2008 à 11:28

Oui, Joye, les Rubens “Descente de croix” et “Crucifiement” de la cathédrale d’Anvers sont superbes. Le Christ est représenté comme un homme de chair qui a souffert. Théophile Gautier, dans un article paru dans la presse le 29 novembre 1836, écrivait “L’albâtre azuré et la blancheur morte du corps du Christ me saisirent d’abord le regard. J’admirai comme le peintre avait su répandre sur les membres de l’Homme-Dieu la pâleur opaque de l’hostie et faire ainsi comprendre que tout son sang avait été versé jusqu’à la dernière goutte pour le salut du monde.”