Un Soulages sinon rien !
Actuellement, le Centre Pompidou consacre une rétrospective très complète à Pierre Soulages, l’un des peintres contemporains abstraits majeurs.
Connu pour ses monochromes noirs désormais peints à l’acrylique pur, cette exposition retrace sa carrière complète de ses débuts à partir de 1946 jusqu’à maintenant où, à près de quatre-vingt ans (mais quel jeune homme !), il peint encore.
Il explique que déjà enfant il était attiré par cette couleur, dessinant à l’encre sur une feuille blanche, noir sur blanc, de la neige ! Dans ses premières œuvres, il peint au brou de noix ou au goudron sur des surfaces peu ordinaires comme le verre ou le papier avec indéniablement des références à la calligraphie japonaise (à gauche, goudron sur verre 45,5 X 76,5 cm, 1948, collection particulière, archives Pierres Soulages, Paris (photo DR) © Adagp, Paris 2009) ou à tout le moins l’écriture cunéiforme, voire même pour moi au cubisme.
Puis, l’espace de la toile se structure, s’organise autour du noir et de quelques autres rares couleurs, comme l’ocre, le bleu, ou le rouge… Puis bientôt le noir (1) recouvre, envahit la toile avec élégance, détermination, vigueur, même s’il reste encore quelques échappatoires de blanc ; c’est le cas pour cette toile ci-contre, “Peinture 220 x 366 cm, 14 mai 1968” dont l’impression de mouvement est intense.
Ensuite, l’exposition nous plonge dans la peinture “outrenoir”, cette désormais fameuse couleur de Soulages qui est en rupture “avec la conception classique de la peinture où le reflet est considéré comme parasitant la vision” (2) et qui attrape les reflets de la lumière. Ci-dessous, “Peinture 290 x 654 cm, Polyptyque, janvier 1997”.
Dès lors, il s’autorise toutes les épaisseurs d’huile, ou de résine, ou de goudron avec des effets de matières plus ou moins marquées : stries à la brosse, collages de toiles, énormes sillons dans le goudron. Les toiles apparaissent tantôt grises, tantôt noires, tantôt brunes selon l’endroit où l’on se place.
C’est une émotion brute, intense qui vous transporte, comme chez Klein, au delà de la toile : “Sous une lumière naturelle, la clarté venant du noir évolue avec elle, marquant dans l’immobilité l’écoulement du temps”…
(1) Propos de Soulages en 1963, à Pierre Schneider à propos du noir : “Il est l’absence de couleur la plus intense, la plus violente, qui confère une présence intense et violentes aux couleurs, même au blanc”.
(2) “Outrenoir pour dire : au delà du noir une lumière reflétée, transmutée par le noir. Outrenoir, noir qui cessant de l’être devient émetteur de clarté, de lumière secrète. Outrenoir : un autre champ mental que celui du simple noir”.
(3) Soulages au musée Fabre à Montpellier,ici et là (lors de l’inauguration du musée)
Commentaires
Allie — 13 février 2010 à 16:45
Je ne connaissais pas du tout cet artiste. Une amie m’en a parlé justement cette semaine. Mais je dois dire que l’art contemporain et ce type d’art en particulier ne me touche pas beaucoup…
espace-holbein — 13 février 2010 à 18:11
Les tableaux de Soulages sont des objets (le mode d’accrochage -avec fils d’acier fixés au plafond et au sol- est intéressant).
Et puis, une question que je (me) pose : le noir est-il une couleur ?
Jean-Christophe Pucek — 14 février 2010 à 17:41
Chère Myriam,
Je ne suis pas familier de l’univers de l’art contemporain, et vous savez à quel point certaines de ses productions, louées ici et là quelquefois par snobisme, m’agacent (dans le meilleur des cas) ou m’indiffèrent (dans la majorité des cas). Mais je dois vous dire que j’ai apprécié ce billet et que la peinture de Soulages a sur moi un effet apaisant que je ne soupçonnais pas.
Merci à vous et bien amicalement.
AD-Mary44 — 15 février 2010 à 14:20
Il est vrai que je ne suis pas ouverte à cette peinture, mais ce fut intéressant de lire ton article et je t’en remercie.
myriam — 15 février 2010 à 15:23
Bonjour Allie,
Je comprends tout à fait que cette peinture puisse ne pas vous toucher beaucoup. Je dois dire que j’ai un faible pour les toiles abstraites et, en particulier, pour celles de Rothko http://bleudecobalt.typepad.com/bleudecobalt/2008/10/un-bel-orang-ba.html, de Pollock http://bleudecobalt.typepad.com/bleudecobalt/2009/04/pollock-et-le-chamanisme.html, de Klein http://bleudecobalt.typepad.com/bleudecobalt/2008/09/voyage-vers-le.html et de Soulages.
Les toiles de Soulages ont un caractère austère et aristocratique, elles me renvoient vers le sacré, le cosmos et l’angoisse qui y est liée (les monolithes anciens ou modernes - cf. Richard Serra au Grand Palais ou encore l’étrange monolithe noir d’origine extra-terrestre dans “2001, l’odyssée de l’espace” - …).
myriam — 15 février 2010 à 19:36
Bonsoir espace-holbein, si vous parlez d’objets vous sous-entendez que les toiles de Soulages sont décoratives ? ou vous ai-je mal compris ?
Quant au noir est-il une couleur ? Non, pas vraiment, enfin si pour un homme, Henry Ford : “Vous pouvez choisir la couleur que vous souhaitez à condition que ce soit le noir”.
espace-holbein — 15 février 2010 à 20:01
Pourquoi associer l’objet au décoratif ? Voir les ready-made de Marcel Duchamp qui sont à priori tout ce qu’il y a de moins décoratif au monde. Et ces objets ont une puissance. Qualifier les toiles de Soulages d’objets les renvoyait à une catégorie qui ne serait plus celle de la peinture stricto sensu. Et c’était au contraire une façon de les rendre plus intéressants encore. Un peu comme les “sculptures de peinture” de Bertrand Lavier : ce sont des artistes qui tentent de faire éclater les catégories esthétiques et qui font que le regard que l’on porte sur les œuvres devient plus complexe, peut-être plus fécond.
myriam — 15 février 2010 à 22:46
Cher Jean-Christophe,
Comme je vous le disais, je suis ravie de vous faire découvrir quelques œuvres d’art contemporain sur ce blog :o)))
Bien à vous
myriam — 15 février 2010 à 22:48
Merci Maryvonne pour ton passage, nous nous sommes croisées virtuellement !
myriam — 15 février 2010 à 23:03
En complément, pour illustrer ce que vous dites sur Bertrand Lavier que je découvre http://www.paris-art.com/marche-art/Une%20exposition%20en%20quatre%20tableaux/Une%20exposition%20en%20quatre%20tableaux/4350.html
joye — 16 février 2010 à 14:42
Désolée, mais l’inculte que je suis n’est jamais impressionnée par les œuvres que je pourrais facilement réaliser moi-même. J’aime bien les interpréter, certes, mais c’est ce que nous apportons au tableau, pas ce que le tableau nous apporte. Je pense toujours au conte “Les nouveaux habits de l’empereur”. Et encore, je me demande comment de tels artistes deviennent célèbres. C’est la seule partie fascinante pour moi. Désolée.
myriam — 16 février 2010 à 15:11
Coucou Joye ! Ce n’est pas faute d’essayer, mais je sais que je parviendrai pas à te convaincre ;-) !
A mon sens, rien ne vaut la confrontation physique avec la toile et là vraiment Joye, je me dis que je ne saurais pas le faire.
Il y a une très grande maîtrise et précision du geste.
ap — 16 février 2010 à 18:03
Pour : “le noir est-il une couleur?”… Tout dépend chez qui. Goya ou Matisse y ont répondu à leur façon (l’un la désignant “reine”, l’autre y trouvant une réelle qualité chromatique. Les grands abstraits américains, Rothko (dans ses derniers travaux), ou Motherwell en ont aussi fait usage.
Mais chez Soulages ce n’est pas le cas je crois : le noir est d’abord lumière - et cela est encore plus visible dans ses derniers “objets” (d’accord avec e-holbein sur la notion d’objet.)-. Piège à lumière pour être plus précis, tantôt le noir absorbe, tantôt il réfléchit : quand on se déplace, tout bouge.
myriam — 16 février 2010 à 20:19
Bonsoir ap, je crois comme vous que chez Soulages le noir est d’abord un piège à lumière comme vous le dites si bien. Ayant visité deux fois cette exposition à des moments différents de la journée, et une journée plus ensoleillée que l’autre, j’ai d’abord trouvé le noir couleur miel (le reflet de l’éclairage dans les toiles) puis la deuxième fois (par une journée nettement plus ensoleillée) j’ai presque trouvé ce noir lumière, couleur blanche !
joye — 17 février 2010 à 14:54
Voir ici, myriam :
http://www.noob.us/entertainment/an-elephant-that-can-paint-elephants/
myriam — 17 février 2010 à 18:02
Ah ah ah ! Très bon !
Je suis impressionnée par la dextérité de cet éléphant… Il faut dire qu’il a l’air d’avoir d’excellents maîtres (Klimt, Van Gogh, …) ^^^^ ;-)))))
ap — 18 février 2010 à 14:04
…eh oui, ne sachant pas se livrer aux pitreries, les peintres sont des animaux en voie d’extinction.
Elle a raison Joye… C’est pourquoi d’ailleurs, je le confesse, je laisse, depuis quelques temps, à mon fils (4 ans) le soin de peindre mes images. Ses illusions sont les miennes.