Jour de pluie à Paris
Grisaille d’un après-midi d’hiver, des pavés glissants qui rutilent sous la pluie, des immeubles haussmanniens, des passants se protégeant de la pluie, d’autres prenant leur temps, on pourrait presque se croire dans le Paris actuel ! Toutefois quelques détails nous ramènent en arrière, vers la fin du 19ème siècle, l’élégance vestimentaire des passants (chapeaux haut-de-forme, redingotes, tournures, chapeaux à voilette, voir en zoomant sur ce lien) et les trop rares fiacres que l’on aperçoit en lieu et place des voitures !
La composition de cette toile “Rue de Paris ; temps de pluie” , peinte en 1877 par Gustave Caillebotte a fait l’objet d’un certain nombre de dessins préparatoires et même d’esquisses à l’huile. Dès le début, le réverbère fait partie de celle-ci ; axe vertical, il va partager en deux parties quasiment identiques le tableau, et va permettre ce cadrage asymétrique particulièrement audacieux, digne d’un cliché photographique pris au grand angle. La partie gauche est dominée par la ligne fuyante des immeubles et du pavage, alors que la partie droite est ramenée au premier plan avec ce couple nonchalant qui apparaît à notre hauteur et qui regarde quelque chose hors champ alors qu’un homme les croise et attend sur le côté qu’ils passent.
Non seulement la composition de cette toile, mais la dimension de celle-ci est impressionnante (212,2 x 276,2 cm) et, de ce fait, le couple au premier plan est à la hauteur de nos yeux et nous avons presque l’impression d’être un passant dans cette rue … Cet effet est sans nul doute renforcé par la manière de peindre de Caillebotte. Comme dans d’autres de ses tableaux (“L’ Yerres, effet de pluie” ou “Jeune homme à sa fenêtre”), le trait est très précis, la touche très léchée, bien loin des impressions de ses contemporains. Indéniablement, sa peinture présente une allure proche à celle d’un cliché photographique ce qui lui a été souvent reproché à l’époque : “le décalque de la vérité, sans impression originale du peintre, est une pauvre chose”. (1)
Ce qui est étonnant dans cette toile, c’est que “malgré le mouvement suggéré par les personnages, l’image semble remarquablement immobile, engourdie par sa structure impérieuse, figée dans la fraîcheur humide entre les façades rigides en pierre de taille. Les passants sont strictement alignés … Visages détournés, à peine individualisés ou cachés sous des parapluies à baleines métalliques tous identiques, ces personnages anonymes, uniformément vêtus de gris et de noir sont aussi monotones que leur environnement”. (2) Même les fiacres, de par leur position, semblent figés et les passants, qui marchent et traversent sans orientation précise, renforcent cette sensation d’immobilité.
Pourtant, cet effet est particulièrement réussi, c’est comme si tout l’effort du peintre avait porté sur le renouveau architectural de la ville de Paris (que certains jugeaient monotone (3)) et que ses habitants finalement passaient au second plan, totalement stéréotypés.
(1) Citation d’Emile Zola
(2) Julia Sagraves, La rue, catalogue de l’exposition Gustave Caillebotte, Editions de la Rmn, 1994
(3) Pour Victor Fournel, le Préfet de Paris a créé “la monotone égalité d’une magnificence banale, en imposant la même rue géométrique et rectiligne, qui prolonge dans une perspective d’une lieue ses rangées de maisons, toujours les mêmes”.__Voir une analyse sociologique intéressante en complément,ici (a priori les rues citées ne sont pas exactes … j’ai tendance à croire le catalogue de l’exposition …)
(4) Le même sitemaintenant (déplacer le curseur jusqu’au carrefour), vous reconnaissez ? il s’agit du carrefour en étoile formé par les rues de Moscou, Clapeyron, de Turin et de Saint-Pétersbourg dans le 8ème arrondissement
Commentaires
joye — 06 décembre 2009 à 14:42
Merci beaucoup !!!
Je ne dis pas que cela fait longtemps depuis que j’ai visité Paris, mais c’est évident de ce tableau que rien n’a vraiment changé…
;-)
elisabeth — 06 décembre 2009 à 19:15
A l’énoncé des premiers mots, on devine très vite qu’il s’agit de la toile de Gustave Caillebotte.
myriam — 07 décembre 2009 à 21:09
Rien n’a vraiment changé effectivement ! Cependant, il y a un autre détail que l’on ne voit plus guère aujourd’hui dans Paris, ce sont les rues pavées (suite aux barricades de mai 1968) …
Bonne soirée Joye !
myriam — 07 décembre 2009 à 21:11
Elisabeth, c’est presque le temps que nous avons ! sauf qu’il y a un peu plus de vent !
Jean-Christophe — 20 décembre 2009 à 14:15
Bonjour chère Myriam,
Voici une brillante analyse de ce tableau de Caillebotte, que j’aime beaucoup comme tout ce que je connais, au moment où j’écris, de ce peintre. Le jugement de Zola est quelque peu injuste en ce qu’il fait, à mon sens, l’impasse sur le fait que la peinture n’est jamais vraiment, quand bien même elle se trouve affublée de l’épithète “réaliste”, un reflet exact de la réalité. Le choix du cadrage, de la couleur, etc., sont des éléments qui ancrent la représentation dans une dimension qui dépasse le prosaïque. Ce jour de pluie à Paris, à mon sens, n’existe pas; il est la superposition d’un certain nombre de jours tous différents qui avaient en commun d’être pluvieux. C’est “l’absente de tout bouquet” cher à Mallarmé. C’est peut-être pour ceci que Caillebotte n’a pas prêté une attention soutenue aux personnages tandis qu’il a représenté avec soin les architectures. Une façon de valoriser ce qui dure par rapport à ce qui ne fait que passer ?
Bien amicalement.
myriam — 24 décembre 2009 à 19:25
Bonsoir cher Jean-Christophe,
Indéniablement dans ce tableau c’est le côté architectural qui l’emporte et je dirais même que j’y trouve un petit côté hoppérien, alors que dans le pendant très connu qu’il a exposé dans la même salle lors de l’exposition en 1877, “Le pont de l’Europe” c’est à la fois les personnages et la prouesse technique du pont qu’il met en avant http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/archive/f/fe/20090125125817!G.Caillebotte-_Le_pont_de_l%27Europe.jpg
Bien amicalement.
mariev — 23 mars 2010 à 17:00
Il est bizarre, ce tableau. D’abord, la lumière est déroutante pour une scène parisienne. J’ai vu cette lumière plusieurs fois sur Londres, mais pas sur Paris (bon, d’accord, entre temps, la pollution a pu définitivement changer le ciel de Paris - mais pas celui de Londres?).
Et cette fixité, le trait sûr et léché, cette luisance partout, m’évoquent une certaine technologie, comme s’il avait été travaillé avec un logiciel dernier cri …
C’est très curieux, du coup … J’aimerais en revanche le voir en vrai ; je suis sûre que l’effet serait si différent que mes vagues récriminations ci-dessus n’auraient plus trop leur place.
myriam — 24 mars 2010 à 18:59
J’ai pu voir en vrai ce tableau lors de l’exposition Caillebotte au Grand Palais en 1994 et j’en ai retenu cette impression lumineuse et effectivement sa facture en est très léchée (elle semble presque être retouchée par ordinateur).
Parfois, avec Caillebotte, on a vraiment l’impression qu’il a peint par dessus une image photographique (c’est un trait frappant également dans le tableau “L’ Yerres, effet de pluie”).