Bleu de cobalt

Regards sur la peinture, la couleur et la lumière — chroniques de Myriam, 2008–2010

Secret bien gardé ...

15 novembre 2009 · Bleu de cobalt

Aujourd’hui, je voudrais vous présenter un parallèle entre deux tableaux qui sont dans la même veine, c’est-à-dire dans la représentation d’une réalité que l’on ne verra pas mais que le peintre nous suggère, il s’agit du tableau “Le Verrou” peint vers 1777 par Jean-Honoré Fragonard et de celui intitulé “L’homme et la femme” réalisé par Pierre Bonnard en 1900.

Bien que quelques deux siècles séparent ces deux œuvres, l’une illustrant le libertinage à la mode au XVIIIème siècle et l’autre l’intimité d’un couple dans sa nudité ce qui est rare pour cette époque dominée par une certaine bienséance bien pensante, elles présentent cependant un certain nombre de points communs.

Bonnard - L'homme et la femme, 1900Fragonard - Le Verrou, vers 1777 Tout d’abord la tonalité d’ensemble des deux tableaux essentiellement dans les rouges, ocres et blancs, puis le lieu, dans une pièce, vraisemblablement dans les deux cas dans une chambre à coucher, ainsi que la composition avec une nette séparation entre les deux parties du tableau qui pourrait presque faire croire à des diptyques, avec “dans Le Verrou … la moitié gauche de la toile … occupée par le baldaquin et le désordre du lit” (1), la moitié droite occupée par le couple enlacé, avec dans la toile de Bonnard, “- à gauche, la jeune femme assise sur un lit jouant avec ses chats dans la lumière ; à droite, l’homme se rhabillant dans la pénombre sur fond de vêtements et de linges blancs éparpillés - isole chaque figure de part et d’autre du montant vertical d’un paravent” (2), puis enfin par le truchement d’un détail, le verrou qu’il faut obstinément fermer pour l’un, le reflet dans un miroir pour l’autre, on peut arrêter la narration du tableau, arrêter le temps et préserver l’intimité des deux scènes que nous ne verrons pas mais que ces deux peintres nous laissent imaginer …

Scènes intimes dans les deux cas, “dont on peut supposer qu’elle montre le couple après l’amour” (2) chez Bonnard, dont on peut supposer qu’elle en est dans les prémisses chez Fragonard, quoique … “Déplacés loin de la tête du lit …, les oreillers se dessinent peu à peu pour faire surgir le profil d’une poitrine féminine qui s’enfoncerait dans l’ouverture rougeoyante de la draperie du fond et, en s’entrouvrant, les plis de cette dernière font deviner une secrète intimité, augurer d’un sexe féminin. Au premier plan du lit, rendu visible par le rejet de la couverture, l’angle satiné du drap évoque une cuisse et un genou habillés du même tissu que le jupon de la jeune fille … Ni narratif ni vide, ce désordre est plein de sens “virtuel”. Les pans de tissus qui l’élaborent sont autant de pans de peinture où prend figure la pulsion des personnages, à “l’instant où le tout-puissant désir s’empare des deux êtres et les emporte irrésistiblement” (3)”. (1)

Le secret reste bien gardé !....

(1) Daniel Arasse, Le détail, Pour une histoire rapprochée de la peinture, p. 354 et p. 356

(2) Bonnard, l’œuvre d’art, un arrêt du temps, catalogue n° 19

(3) J. Thuillier, Tableaux de Fragonard et meubles de Cressent, cité par Daniel Arasse

(4) Pour découvrir un peu plus ce tableau de Bonnard,ici


Commentaires

Bertrand17 novembre 2009 à 01:41

Merci pour cette analyse porteuse de sens sur un tableau que j’avais si souvent observé sans avancer pourtant sur ces chemins.


espace-holbein17 novembre 2009 à 18:05

Il y a effectivement la représentation d’une réalité dans le tableau de Bonnard. Quoique cette réalité fait elle-même l’objet d’une sorte de déréalisation du fait qu’elle est transmise par le biais d’un reflet dans un miroir avant de parvenir à nos yeux (remarquer la petite bordure fine et sombre qui finit par s’évaser en bas et à la gauche de l’œuvre). Tout est à l’envers, comme dans n’importe quel miroir qui se respecte… Pour Fragonard c’est moins sûr. Ce Fragonard-là use beaucoup du symbole (des symboles) : le verrou, la porte (qu’on ouvre, qu’on ferme -c’est selon- ) et puis surtout le fruit défendu au premier plan. Et puis encore l’évidence d’une matière organique exposée dans la convulsion des étoffes et qui s’impose à nos yeux et à nos sens comme la traduction d’un objet inavouable (pour l’époque ?).
Bonnard, lui aussi, fait usage du symbole (mais plus discrètement). Les chats -qui sont dans les mêmes tons que les corps et les lieux de l’amour- sautillent dans le lit de la femme charnelle, la femme « de chair » ; des chats qui ne sont pas anodins et renvoient évidemment à la trivialité d’un terme destiné à nommer la partie la plus intime des femmes.
Ce qui est très fort, à mon avis, dans le Fragonard (alors que le propos du tableau est assez anecdotique) est que la plus grande partie de cette œuvre est occupée par une forme quasiment abstraite : cette tourmente d’étoffes, de draps, de rideaux qui ne sont pas à appréhender au premier degré mais qui sont l’expression du désir le plus impérieux (jusques et y compris dans son accomplissement,) : ces pans de velours rouge sont des sortes de turgescences complètement extraverties ; regardez la taille de ces « objets », leurs mouvements, leurs répétition quasiment chronophotographique ; regardez l’accent de lumière sur l’angle satiné et tendu du bord de lit qui est de même nature que le vêtement de l’homme et qui est, évidemment, une érection.
C’est étonnant, à cette époque de consacrer presque 2/3 d’un tableau à une abstraction, non ?


myriam18 novembre 2009 à 19:57

Merci Bertrand ! Mon apport est bien modeste … et je ne peux que vous recommander la lecture du commentaire d’Espace-Holbein et d’Appeau vert.


myriam18 novembre 2009 à 20:10

Merci d’apporter ces éclairages complémentaires passionnants qui permettent de prolonger la réflexion.
C’est vrai qu’à cette époque il est étonnant de consacrer presque 2/3 d’un tableau à une abstraction, pour autant ce drapé rouge me renvoie au tableau “La mort de la Vierge”, 1605-1606 du Caravage avec une tenture dont on ne voit pas l’accrochage http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/c/c5/Michelangelo_Caravaggio_069.jpg et à cet autre tableau “L’annonciation” d’Orazio Gentileschi peint vers 1623 http://4.bp.blogspot.com/_U0RpAJQHmL8/SfM8Uld40GI/AAAAAAAAAsg/8tlCH_ELaAo/s400/Orazio+Gentileschi,+L%27Annonciation,+huile+sur+toile,+286+x+196,+vers+1623,+Galleria+Sabauda,+Turin.jpg


joye22 novembre 2009 à 15:45

Pour une raison quelconque (et certainement pas la lumière), le premier me fait penser au Kreutzer Sonata, peint par René François Xavier Pinet en 1901 et qui devenu célèbre comme publicité pour le parfum Tabu.


myriam22 novembre 2009 à 19:50

Bonsoir Joye, je ne connais pas du tout ce dont tu parles, je découvre … est-ce cette affiche publicitaire ? http://www.parfumdepub.net/collection/Dana/Tabu/Tabu_1.jpg
Bonne fin de journée !


ap23 novembre 2009 à 22:30

Plus que le rapprochement avec le tableau de Fragonard, concernant le tableau de Bonnard, je penche plutôt pour le dispositif des compositions sur le thème de l’annonciation et plus particulièrement celles du quattrocento. Le motif du couple séparé par cette verticale (contondante) d’un paravent replié lit ne peut que rappeler le principe de la colonne, qui on le sait sert à séparer visuellement deux espaces distincts (celui du messager porteur du verbe et celui de Marie incarnant précisément la chair…Bref !). Ici le couple, avant ou après l’amour ? (ce n’est peut-être pas une mauvaise question…) est présenté depuis un miroir (une psyché) ce qui effectivement, comme me souligne holbein, retourne (renverse) le sujet. Trois possibilités au moins s’offrent alors à la lecture allant du regard objectif (je me vois – autoportrait de l’amant) à « je nous vois » - et pas : « à genoux, vois » ! - (fonction du miroir voyeur, bien connue), à « je les vois » - pas si gelés que ça en fait ! - fonction réfléchissante de l’iconographie (Adam et Eve, Gabriel marie, Mars et Vénus, etc…). Le chat (ou plutôt les chats) y sont en effet une double allusion (coquine et iconographique).

Pour Fragonard, je partage également ce qu’en dit holbein. J’aime bien d’ailleurs ce qu’il dit sur la « tourmente » des tissus (pour des raisons toutes personnelles liées à la peinture) et les connotations érotiques. Complètement d’accord même, « jusqu’au bout » (si j’ose l’expression !). La scène qui est montrée, on peut même ici parler de mise en scène, utilise en effet tous les artifices du décor (dramatisation ?), de ce verrou poussé (en soi l’image est forte) à droite, avant de chavirer dans le lit à gauche). Le temps est ici donné (annoncé dans son déroulement, comme une danse dont on devine les pas et la transe) contrairement à Bonnard. Cette théatralisation, héritée de la peinture Vénitienne se joue sans mythe.

Paradoxalement, et c’est sans doute ce qui me plait dans l’écart entre ces deux peintures, l’une, ne dit rien en apparence de la fougue des gestes des amants, elle se situe dans l’espace de la délectation, de la caresse, du moelleux, (un brin « conjugal » : le lustre évoque celui suspendu dans la pièce des époux Arnolfini), l’autre est une envolée, une étreinte, un vertige… mais les deux touchent bien comme vous le dites, à la question du désir, mais pas seulement par les accessoires mais aussi par ce qui vibre ou s’étire, amortit ou claque, tend ou s’enroule : l’écriture picturale.


myriam25 novembre 2009 à 19:25

Bienvenue sur notre blog Appeau vert !
Merci de venir enrichir la discussion de façon très intéressante sur ces deux tableaux. Concernant le tableau de Bonnard, je suis un peu comme vous et je le rattacherai volontiers aux compositions sur le thème de l’annonciation et aux différentes évocations d’Adam et Eve notamment celle de Dürer http://www.productionmyarts.com/Images/durer/adam-eve-1507.jpg