Bleu de cobalt

Regards sur la peinture, la couleur et la lumière — chroniques de Myriam, 2008–2010

Comme un mouvement planétaire

19 novembre 2008 · Bleu de cobalt

Le tableau “Le ballon” (sous-titre : Coin de parc avec enfant) de Félix Valloton (1899), représente pour moi une des peintures les plus fascinantes qui soient. Le peintre suisse, apparenté au mouvement des Nabis, a montré plusieurs fois à quel point il dépassait ces derniers, notamment par son traitement si particulier de l’espace, annonçant irrémédiablement la peinture abstraite. Dans ce tableau, l’environnement assez familier d’un grand parc sert de prétexte à une distorsion de l’espace, à une dynamique que l’on retrouve très rarement dans les peintures de cette époque, finalement assez statiques.

Un enfant (jeune fille ou jeune garçon habillé comme une fillette, pratique courante à la fin du XIXème siècle) court après une petite balle rouge, mais il est précédé d’un gros ballon tapi dans l’ombre. On notera au passage que le nom du tableau est bien “Le ballon” et non “La balle” comme si le peintre, avec Felix_valloton_le_ballon cette déviation du sujet par rapport au titre, nous adressait un message subliminal sur le thème général de ce tableau, à savoir une véritable déviation esthétique. Tout est fait dans ce tableau pour nous faire perdre nos repères traditionnels. D’où vient justement cette immense ombre qui couvre le fameux ballon ? Où peuvent bien être les arbres qui en sont à l’origine ? Que délimite la courbure de la surface de terre de sienne où s’agite l’enfant ? Entre ce dernier et les deux femmes qui apparaissent au fond du tableau, une surface verdâtre sombre semble se déverser comme un fleuve. Son traitement pictural repose sur des applications successives d’un brosse faisant varier les différentes nuances de vert.

On pourrait même pousser notre imagination à identifier l’enfant comme l’astre central, éclatant de lumière, autour duquel gravitent des planètes incarnées par le ballon et la petite balle rouge ! De façon indéniable, la composition est de toute façon circulaire, avec cette ellipse suggérée par la courbure de l’allée en terre, et l’impression de mouvement, accentuée par les traits de peinture verte évoqués précédemment.

Tout comme l’a initié Cezanne, Valloton aplatit complètement l’espace. L’impression de distance, pourtant suggérée par la différence de taille entre les femmes du fond et l’enfant du premier plan, est pratiquement neutralisée. Les plans se juxtaposent comme s’il étaient indépendants et non dans une logique de perspective.

Une autre caractéristique, digne des gravures japonaises qui ont fortement influencé les Nabis, et tout aussi rare à l’époque, réside dans cette vue aérienne de la scène, comme si le peintre captait celle-ci d’un promontoire ou comme si l’on saisissait, tel un oiseau, cette vue instantanée en vol.

Je trouve que ce tableau génère enfin deux sensations contradictoires, celle d’ouverture de l’espace avec le grand aplat de lumière que réfléchit le terre plein, et celle de compression des lignes, et ce de façon improbable.

Ce tableau unique, de petit format (48 X 61 cm), à admirer au musée d’Orsay, est une source inépuisable de questionnements.


Commentaires

jardinbaroque19 novembre 2008 à 21:24

Bonsoir Myriam, bonsoir Philippe,
Comme je vous l’avais dit dans un précédent commentaire, je trouve, tout comme vous, ce tableau absolument fascinant, alors qu’il n’appartient pas à une période de la peinture que je connais bien (preuve de ma vaste inculture) et que je ne l’avais jamais vu avant que vous l’intronisiez “peinture du moment”. Je partage tout à fait votre ressenti sur l’ambivalence entre ouverture et compression de l’espace, ainsi que sur l’impression que la composition est conçue pour donner au spectateur une sorte de vertige, un peu comme lorsque l’on tourne sur soi-même jusqu’à s’étourdir quand on est enfant. Forme circulaire à la fois close et ouverte, j’ai immédiatement associé cette toile à une forme musicale typiquement baroque, celle de la chaconne.
Merci encore pour cette découverte et bien cordialement à vous deux.


Philippe20 novembre 2008 à 23:21

Cher Jardin baroque. Vous résumez à merveille ce que je ressens en parcourant ce tableau dont je ne me lasserai certainement jamais. Que de contradictions, de suggestions, d’interrogations… C’est le propre de ces chefs d’œuvre de provoquer un tel questionnement. Je suis heureux qu’il vous ai touché et comprends tout à fait la référence à la forme musicale que vous évoquez. On peut aussi penser au très fameux (et presque contemporain de ce tableau) Bolero…


Reine21 novembre 2008 à 16:09

Mais dis moi Myriam, tu es une vraie passionnée de peinture. Moi qui n’y connais rien, j’ai un peu honte en visitant ton blog de comprendre tout ce que tu peux voir dans un tableau et toutes les interrogations qu’il suscite chez toi…
Je te donnerais donc mon avis de néophyte en te disant que ce tableau est très joli et que grâce à tes explications j’ai vu beaucoup de chose qui m’auraient échappées.
En bref, merci… :-)


Myriam21 novembre 2008 à 16:26

Merci Reine pour ton commentaire et bienvenue sur notre blog. Il ne faut surtout pas avoir honte. Et, en l’occurrence sur ce tableau, je me suis également laissée porter par ce billet écrit par mon cher Poisson Rêveur …


joye21 novembre 2008 à 22:00

Reine, tu es comme moi, je ne sais trois fois rien, mais voilà pourquoi le blog de Myriam et de Philippe est si bien ! Qui plus est, on peut y apprendre sans honte aucune. C’est bien, ça.

Merci aux auteurs de Bleu de Cobalt.


Tilleul22 novembre 2008 à 00:53

Comme Reine, je suis épatée par toutes tes connaissances en peinture… Je viens de lire les dix derniers billets et je me rends compte de ma nullité dans ce domaine… (il y avait Magritte… lui je le connais et j’aime beaucoup ce qu’il a fait) et quelques autres, mais j’ai découvert beaucoup… C’est très intéressant ! je reviendrai…


Myriam et Philippe22 novembre 2008 à 10:09

Un grand merci Joye,
Bonjour Tilleul et bienvenue sur notre blog,
et nous sommes ravis de partager avec vous le peu (tout est relatif …) que nous connaissons en peinture et surtout les émotions que nous avons pu ressentir devant les oeuvres d’art.