Bleu de cobalt

Regards sur la peinture, la couleur et la lumière — chroniques de Myriam, 2008–2010

Le spectacle est dans la salle !

7 novembre 2008 · Bleu de cobalt

Quelques années en arrière, et je vous aurais présenté ce tableau “La Loge” (1874) de Pierre-Auguste Renoir, complètement différemment. Renoir_la_loge_1874 Il a fait parti des toiles qui ont été présentées à la première exposition d’art impressionniste en avril 1874. Et récemment, en ce début d’année, il vient d’être mis à l’honneur par la Galerie Courtault (située à Londres) à l’occasion d’une exposition sur “Renoir au théâtre : regard sur “La loge”.

Je vous aurais parlé du rendu particulièrement réussi de la robe de la femme (certainement une robe à la polonaise, qui a eu son heure de gloire au XVIIIème siècle, et qui est remise au goût du jour à la fin du XIXème siècle), vaporeuse à souhait ; de la beauté particulière avec laquelle a été rendue le décolleté (quelques roses brodées le souligne) ainsi que le collier de perles nacrées (et les boucles d’oreilles en diamant) ; du velouté de la chair (la peau du visage féminin est diaphane et même celle de l’homme en arrière plan paraît très douce) ; de la sobriété en contraste du vêtement masculin (gilet, chemise blanche, costume noir) ; et enfin, de la composition très étudiée avec l’alternance de noir et de blanc, rehaussée de quelques touches de couleur (roses, or et noir), qui accentue les contrastes et donne un effet de perspective (roses à la taille et dans les cheveux de la femme, bracelet, jumelles et boutons de manchettes en or, éventail et jumelles noirs).

Et je n’aurais pas mis l’accent sur le cadrage resserré comme si nous avions pris une photographie (c’est le début de la photographie) en zoomant, en particulier, sur cette loge (voir le cadrage bien plus élargi avec Manet dans “Le Balcon”, 1868-1869). Je n’aurais pas parlé non plus de ce jeu de regards complexe, de cette caméra subjective qui entraine le spectateur, au delà du tableau, dans la salle de spectacle : un instant, nous sommes des voyeurs, et nous accompagnons l’homme dans sa recherche, avec ses jumelles, peut être d’une autre femme, alors que sa compagne, élégamment parée, les yeux perdus dans le flou, a laissé tombé jumelles et éventail se révélant ainsi à ses admirateurs dans le théâtre.

“Espace privé tout en étant public, la loge de théâtre est devenue, après le tableau de Renoir, un lieu permettant aux peintres de représenter l’excitation et l’évolution de la mode dans la société parisienne qui découvrait les premiers Grands magasins.”

A titre de comparaison, et pour compléter l’approche, deux tableaux de Mary Cassatt, à peu près peints à la même époque : “Dans la loge” (1878), une femme, toute de noire vêtue, est en train d’observer discrètement la salle avec ses jumelles tandis qu’elle est, elle-même, observée à la jumelle par un homme depuis une autre loge et “Femme avec un collier de perles dans une loge” (1879) où la femme apparemment tourne le dos à la salle.

A noter également que, quelques années plus tard en 1880, Renoir peint de nouveau ce sujet “Au concert”.


Commentaires

Delphine F.07 novembre 2008 à 19:44

Bonjour Philippe,

Je découvre votre nouveau blog et par la même occasion la qualité de votre énergie créative ! :)
Ce blog est aussi agréable à lire que le précédent : bravo !

Si vous m’envoyez un petit mail, je vous communiquerai l’adresse de mon blog pour que vous passiez y faire un tour à l’occasion !

A très bientôt,
Delphine Francou


Philippe D07 novembre 2008 à 22:49

Chère Delphine. Je partage largement cette créativité avec Myriam (auteur d’ailleurs de cette belle note sur le tableau de Renoir). Je suis très heureux de votre visite et espère que vous allez bien. Je vous envoie de ce pas un petit mail (toujours chez “ACN” je suppose…). Bien à vous.


jardinbaroque09 novembre 2008 à 15:45

Bonjour Myriam et Philippe,
et merci pour ce beau billet, dont la lecture a été, une fois encore, un vrai moment de plaisir. Il y aurait beaucoup à dire sur ces œuvres qui représentent des spectateurs en train de regarder hors du cadre du tableau, qu’ils nous envisagent ou qu’ils soient absorbés dans la contemplation d’un élément représenté ou non dans l’espace pictural. Ceci me fait penser à l’oculus de la Chambre des époux du Palais ducal de Mantoue peint par Mantegna (vous êtes-vous rendus à l’exposition du Louvre ?), trompe l’œil qui pourrait, en guise de sous-titre, reprendre le titre de votre billet : le spectacle est dans le salle.
Bien cordialement.


Myriam09 novembre 2008 à 19:37

Bonsoir Cher Jardin Baroque et merci pour votre commentaire qui ouvre un horizon élargi au propos de ce billet. Nous comptons nous rendre à l’exposition Mantegna (c’est un peintre que j’ai appris à connaître avec le Poisson Rêveur) et nous essaierons d’en donner un aperçu dans la catégorie Clin d’Oeil.


joye10 novembre 2008 à 00:13

Une de mes étudiantes fera la présentation de son projet du trimestre au sujet de Renoir demain. Que le monde est petit ! ;-)

Je ne sais pas pourquoi, mais je pense toujours aux romans de Zola quand je vois ce tableau.

Y a-t-il une association entre les deux ailleurs que dans ma tête ?


Summertime10 novembre 2008 à 21:55

Qu’elle semble triste , cette belle en tenue de soirée … Elle a bien un léger sourire mais il est de pure convenance. Son regard perdu en dit tellement long… Etait-il courant à l’époque que les femmes se vêtissent de noir et blanc pour sortir ou bien cette belle robe à la polonaise était-elle de demi-deuil ?
C’est pour moi ce regard qui donne toute sa dimension au tableau et le place à cent lieues des oeuvres plus convenues de Mary Cassat…
Quant au traitement de la couleur blanche , il rappelle incontestablement celui de Monet dans la Pie. Renoir était lui aussi un génie de la lumière .
Et quand je retrouverai enfin le livre que je cherche au fond de mes cartons depuis un bon moment déjà, je vous ferai partager un joli texte sur le blanc en peinture !


joye11 novembre 2008 à 15:05

Ah, ah, ah, on m’a désabusée hier, lors de la présentation sur Degas. C’est son “Absinthe” qui figurait sur la couverture de mon exemplaire de l’Assommoir. Voilà.

Pardon pour mon ignorance !

;-)


Myriam11 novembre 2008 à 17:14

Non ! non ! au contraire, à cette période là, beaucoup de peintres se préoccupent de la vie de la société. Renoir et surtout Degas (mais ils ne sont pas les seuls !) nous plongent dans l’univers des loisirs tels qu’ils pouvaient exister à l’époque : les après-midis dans les guinguettes, les bals populaires (voir « Le Moulin de la Galette », 1876 ou « A la Grenouillère », 1879 de Renoir), les soirées animées dans les cafés, les cabarets, les spectacles à l’opéra (« Les Musiciens à l’Orchestre » vers 1868-1869, « Le Café-Concert des Ambassadeurs » vers 1876-1877 de Degas). C’est l’époque de Toulouse-Lautrec qui s’installe à Montmartre – il fait la connaissance de Degas qui a son atelier dans la maison attenante (jusqu’en 1891) - et qui fréquente les cabarets de Montmartre - l’Elysée-Montmartre, le Moulin de la Galette –. C’est l’époque d’Offenbach (« La Vie parisienne » en 1866) et celle d’Emile Zola avec un roman comme « Thérèse Raquin » en 1873, ou sa série « Les Rougon-Macquart », écrite entre 1871 et 1893 (ensemble de vingt romans retraçant la vie d’une famille sur cinq générations à l’instar de la « Comédie humaine » de Balzac), qui décrit la vie sous le Second empire.
Oui, Joye, le monde est vraiment petit parce qu’en écrivant ce billet j’ai pensé aux romans de Zola, notamment « Au bonheur des Dames », et je me suis dit que cela allait m’emmener trop loin …


Myriam11 novembre 2008 à 17:37

Bonsoir Summertime, je ne sais pas si la couleur de la robe est celle d’un demi-deuil, je pencherais plutôt pour dire qu’elle est un prétexte à jouer sur les contrastes et les différents rendus des matières (bustier vaporeux, colliers de perles, gants en soie, … ).
Nous attendons avec impatience votre texte sur le blanc en peinture.


joye14 novembre 2008 à 09:47

Merci, beaucoup, myriam, j’aime beaucoup apprendre !


Myriam14 novembre 2008 à 11:09

Je t’en prie Joye. You are welcome !